Depuis la démocratisation politique et populaire de l’IA, vous ne connaissez plus un jour sans douter de la véracité d’une image. Existe-t-elle vraiment ? Se dessine-t-elle, au contraire, telle une invention manipulatoire ? Donald Trump en pape, cette reconversion ne fait l’ombre d’aucun doute : elle se révèle fausse. Mais pour les clichés où la frontière entre le vrai et le faux se retrouve plus difficile à déceler ? Pour lever le voile sur nos doutes, la 19ème édition des Assises du journalisme de Tours nous éclaire.
L’IA redéfinit-elle la vérité journalistique ? L’une des interrogations majeures de la presse se pose, en ce 9 avril 2026, lors d’une table ronde aux Assises du journalisme. L’Intelligence Artificielle (IA) a rebattu les cartes sur notre confiance avérée aux photos et vidéos. Avant l’émergence de la technologie, l’image était la preuve fiable au summum. Ce que l’on voit existe et s’est passé.
Aujourd’hui, la donne a changé. « L’image peut être générée à 100 % par l’IA », nous confirme François-Xavier Marit, rédacteur en chef technique photo de l’AFP. « Elle rend donc caduque la confiance d’antan entre l’image et nous. » Ce que l’on voit n’existe plus forcément.
Aux Assises de Tours, de gauche à droite : Arnaud Mercier, Flore di Sciullo, François-Xavier Marit, Isabelle Toublant.
Tromper l’image, une pratique loin d’être nouvelle
Pourtant, le truquage des photos a toujours existé. Les connaisseurs de Photoshop, logiciel de la suite Adobe capable de modifier à sa guise une image, ne nous contrediront pas. Et même avant l’arrivée du numérique, la propagande du XXe siècle misait sur la retouche pour trafiquer le réel.
Nous connaissons tous cette photo où Nikolaï Lejov, le commissaire du peuple aux affaires intérieures, se trouve à la gauche de Staline. Longtemps fidèle au régime de l’URSS, Nikolaï Lejov se voit écarté de la direction, puis exécuté. Il fallait donc, par la suite, effacer toute preuve de proximité entre les deux hommes. Cet exemple historique atteste du maquillage vulgaire d’images, appliqué déjà depuis des décennies. Par conséquent, pourquoi l’IA chamboule-t-elle nos réflexes, alors que les photos fausses ont toujours navigué ?
« Ce qui change : c’est la viralité des contenus ». C’est ce qu’affirme François-Xavier. « Tout le monde peut créer rapidement une image, et sa propagation sur les réseaux va tout aussi vite. » De plus, les outils se sont constamment améliorés. L’IA est bien devenue la version la plus poussée pour altérer le réel. Le doute face à la présentation iconique de la vérité atteint donc là son paroxysme.
Nous nous retrouvons à tout soupçonner. Nous nous retrouvons à craindre de tout. Et Arnaud Mercier, professeur en Sciences de l’Information et de la Communication, le sait bien : « Quand on pense qu’une image factuellement vraie est fausse, les manipulateurs gagnent. Ils remportent la bataille communicationnelle, car les citoyens ne croient plus en rien. »
Les questions perpétuelles
Aucun fatalisme. Notre esprit critique a toujours répondu présent pour nous donner des clés afin de nous méfier ou attribuer notre confiance à un support imagé. Et nous devons encore plus le développer. C’est dans ce sens qu’encourage Isabelle Toublant, rédactrice en chef adjointe en charge de la gestion des images vidéo pour le groupe TF1 : « On ne peut plus croire ce que l’on voit ? Alors interrogeons-nous déjà sur le contenu en tant que tel. Est-ce que cette scène est réaliste ? Est-ce que c’est cohérent que ce moment se déroule maintenant ? »
« Quand on pense qu’une image factuellement vraie est fausse, les manipulateurs gagnent », Arnaud Mercier.
Puis au-delà du message, l’identification de l’émetteur joue un rôle clé dans notre confiance en la vérité édictée. La diffusion d’une image cache des intentions propres à l’émetteur. Elle peut convenir à son idéologie affirmée, et ainsi devenir utile pour appuyer sa pensée. L’image ne devient plus source d’information pour autrui, elle s’affirme comme preuve à nos idées. Une preuve trafiquée et surtout fidèle à un discours prôné, afin de nous manipuler. Jetons donc davantage un coup d’œil sur l’émetteur. Peu de scrupule semble se profiler ? Nous pouvons balayer notre confiance envers son image relayée.
« L’IA rend caduque la confiance d’antan entre l’image et nous », François-Xavier Marit.
« Une image sert de véhicule émotionnel pour transmettre un message au cœur de l’idéologie prônée par son auteur », nous prévient Flore di Sciullo, docteure en sémiologie. La chercheuse est associée au laboratoire CARISM, qui a développé le kit Sémio-check. Ce kit nous aide à prendre de la hauteur sur la photo ou la vidéo diffusée. Il ne tente pas de nous faire deviner si tel cliché est vrai ou faux, mais plutôt à nous faire comprendre pourquoi une image pourrait se révéler irréelle. Là encore, le questionnement sur le contexte et les objectifs de la publication demeure central.
Atteindre la certitude que la réalité est bien témoignée
Se questionner continuellement évite facilement de tomber dans le panneau, mais il réduit quand même peu les risques. A cette heure, aucun outil magique ne permet de détecter assurément si l’IA a retouché une image. Mais ça n’empêche pas aux journalistes de faire confiance à des vidéos trouvées en ligne, et de les diffuser sur leur média.
« On ne peut plus croire ce que l’on voit ? Alors interrogeons-nous déjà sur le contenu en tant que tel », Isabelle Toublant.
Le groupe TF1 n’y échappe pas : « En mars 2026, nous avons vérifié chacune des 1 400 vidéos que nous avons relayées au sujet du conflit au Moyen-Orient. Si nous avions un quelconque doute, nous décidions alors de ne pas publier. » Isabelle Toublant dévoile aussi le dispositif mis en place à TF1 pour s’assurer de la véridiction. « D’abord, nous plaçons la publication dans l’outil Google pour découvrir son origine. Après, nous nous attardons sur l’intention de l’émetteur. A qui profite ce contenu ? Et ensuite, nous regardons chacun des éléments présents. » La méthodologie se répète et continue de s’appuyer sur l’esprit critique du journaliste.
Labelliser photos et vidéos ?
Venons-en à l’éléphant dans la pièce. Nous vivons dans une société informationnelle où certains acteurs poussent pour la labellisation des médias. L’objectif ? Reconnaître par un label la bonne déontologie d’un média. Il vise ainsi à renforcer le lien de confiance, entre public et journaliste, dans un monde gangrené par la désinformation. Pourquoi nous ne pousserons pas aussi pour un label sur les photos et les vidéos ?
« Une image sert de véhicule émotionnel pour transmettre un message au cœur de l’idéologie prônée par son auteur », Flore di Sciullo.
Ce « label » existe en fait déjà. Son nom : les Content Credentials (CR). Ces crédits partagent l’intégralité des métadonnées inscrits. « Son émetteur, sa captation (appareil photo ou IA), son diffuseur, ses coordonnées GPS,… Le partage de toutes ces informations vise à redonner confiance en l’image », sonne François-Xavier Marit.
Aujourd’hui, les Content Credentials ne sont pas obligatoirement renseignés sur les photographies, et encore moins sur les vidéos. Sa popularisation croissante offrirait des clés tangibles à chacun pour détecter le vrai du faux. En attendant, est-ce que les photojournalistes ne profiteraient pas de cette rupture de confiance pour devenir la référence fiable du grand public ?