L’Éducation aux médias et à l’information (EMI) connaît un tournant majeur. Dans une société de post-vérité, où le vrai se confond avec le faux, ainsi que dans un monde marqué par l’avènement récent de l’Intelligence Artificielle, notre accès à une information juste se complique. Là, rentrent en jeu les formations EMI. Adaptées à tout citoyen, ces formations contribuent notamment à développer son esprit critique face aux fausses information qui circulent. Toutefois, il faut des professionnels pour mener à bien ces modules. Martin Pierre, ancien président du Club de la Presse, en fait partie. Apprenons-en plus sur l’EMI grâce à ses expériences. Son portrait est à lire ci-dessous et à écouter sous ce lien.
Pour débuter Martin, est-ce que je dois te présenter comme un journaliste ou comme un éducateur aux médias et à l’information ?
Je te parle aujourd’hui en tant qu’ancien journaliste, un métier que j’ai exercé pendant 15 ans. Mais aujourd’hui, je suis formateur en éducation médias et information, auteur de jeux de société et éternel étudiant sur ces enjeux.
Qu’est-ce qu’on apprend quand on assiste à une formation d’Éducation aux médias et à l’information ?
Tout dépend du statut avec lequel tu viens. L’angle de la formation va s’adapter en fonction de si tu es étudiant, documentaliste, journaliste aguerri, professeur,…
N’existe-t-il pas une base commune d’apprentissage à tous ces publics ?
La plupart du temps, l’objectif est de comprendre à quoi sert l’éducation au média. Je vais revenir sur le contexte dans lequel les notions centrales de l’EMI sont nées. Puis comment on peut appliquer de manière concrète ces notions apprises à travers des ateliers, des conférences ou des rencontres.
« Il y a des demandes sur les fake news effectivement, les complots, le temps d’écran et les réseaux sociaux évidemment. »
Avec quel public interviens-tu ? Est-il segmenté déjà ?
J’ai autant des jeunes que des professionnels. Dans l’ensemble, un tiers de mes interventions touche le milieu scolaire, un autre tiers se porte sur le milieu des adultes, et enfin un dernier se concentre sur les institutions tout public comme les bibliothèques et les associations. Puis à cela, tu ajoutes les formations que je donne à la fac. Tout un tas de publics finalement !
Quels sont les thèmes centraux des formations qui reviennent ? Esprit critique, fake news ?
Alors, les modes reviennent de manière cyclique. Il faut savoir que c’est l’État qui s’en occupe pour le milieu scolaire. Donc il est primordial de se mettre toujours à jour et de se former sur les dernières demandes. Aujourd’hui on se concentre sur l’IA puisqu’il est important de comprendre ses usages et ses pratiques. Après, il y a des demandes sur les fake news effectivement, les complots, le temps d’écran et les réseaux sociaux évidemment.
Renforcer son esprit critique
Concernant la rubrique de l’IA, elle doit être constamment en évolution face à ses progrès constants. Comment parviens-tu à adapter ton enseignement ?
Cela fait maintenant 3 ans que j’ai commencé à réaliser des formations sur l’IA. Elles étaient assez légères, simplement 2 / 3 jours dans le monde professionnel. Mais effectivement, l’IA évolue très vite. Donc il est compliqué de former des personnes sur une version qui pourrait bientôt se retrouver obsolète.
Mais au-delà de la maîtrise de l’outil IA, la question déontologique se pose. En titre d’exemple, comment conserver un certain recul face aux hallucinations que peut être coupable l’Intelligence Artificielle dans ses réponses ? Et ce n’est qu’un volet des nombreuses interrogations existentielles que nous pouvons développer. Prends-tu en compte de cette dimension éthique ?
Je rencontre pas mal d’enjeux autour de ces questions éthiques. Sauf que je ne maîtrise pas tout et que je n’ai pas vocation à donner des réponses. J’interroge plutôt le public sur ses pratiques. Par conséquent, je marche totalement sur des œufs. Et je trouve vraiment compliqué, pour ma part, de former des gens sur des outils exponentiels qui te font changer de point de vue chaque semaine.
« L’esprit critique contribue à la construction du citoyen dès le milieu scolaire. »
En quoi c’est primordial pour un citoyen de comprendre les rouages d’un média et le métier du journaliste ?
C’est absolument central même ! Les interventions EMI permettent à chacun de comprendre comment gérer son stress face à une actualité angoissante. Elles changent également les stéréotypes que certains ont pu développer sur le monde médiatique.
A une heure où les plans de départ s’additionnent, où des postes comme secrétaire de rédaction disparaissent, où les critiques sur les médias se multiplient, il en devient urgent d’expliquer notre métier. Pourquoi les médias constituent-ils un rouage crucial de la démocratie ? A cette question, chacun doit avoir la réponse.
Et le développement de l’esprit critique de chacun devient aussi un enjeu majeur.
Mais oui ! L’esprit critique suscite beaucoup d’engouement depuis plusieurs années déjà. Il contribue à la construction du citoyen dès le milieu scolaire, une étape clé. Et l’intervention dans les modules de personnes non journalistes crée cette diversité de points de vue, essentielle pour notre ouverture d’esprit.
Constates-tu une progression des interventions de l’EMI depuis plusieurs années ?
La progression est claire. Ma génération n’a pas eu l’opportunité de bénéficier d’une éducation aux médias. Mais maintenant, les plus jeunes générations abordent ces questions dans leur programme scolaire, sans même qu’elles s’en rendent compte. Ça c’est encourageant.
Chacun peut se lancer dans l’EMI
Tu as peut-être motivé certains et certaines à devenir intervenant.e.s dans l’EMI. Mais une limite pourrait stopper leur espoir : faut-il absolument être journaliste pour devenir formateur dans l’éducation aux médias ?
Je pense qu’il ne faut pas être forcément journaliste pour devenir intervenant EMI. C’est important surtout de développer plein de compétences, comme au niveau de la production d’images et de sons. Et là par exemple, les professionnels dans le cinéma sont totalement compétents. Mais parmi les intervenants, on retrouve aussi des professeurs, des bibliothécaires, des CPE, des animateurs périscolaires,… Il y a un peu tout ce monde là qui peut intervenir.
Comment pouvons-nous le devenir ? Existe-t-il une formation typique à suivre ?
Je considère qu’il est nécessaire d’encadrer un peu ce nouveau métier par des certifications. Il existe de nombreuses associations qui forment en France pour l’obtention de ces certifications. Puis on compte aussi les diplômes universitaires d’éducation en média. Tu en as à Lille, à l’ENS Paris-Saclay et à l’INSPÉ de Lyon, dans laquelle d’ailleurs je forme journalistes et profs qui veulent faire de l’EMI.
« Les étudiants savent que le métier de journaliste est difficile à vivre, mais tellement passionnant. »
Mais tu n’enseignes pas que l’EMI, tu donnes d’autres cours à la fac. Ce fut un temps à l’ESDAC (École de Design, Arts Appliqués et Communication) et aujourd’hui au BUT de journalisme à Vichy. Est-ce que la transmission constitue, pour toi, une valeur fondamentale ?
La transmission est complètement une valeur importante à mes yeux. Je viens d’une famille de prof, tu le savais ? Ma mère a toujours voulu que je le sois d’ailleurs, parce que c’était la sécurité de l’emploi. Mais moi je souhaitais plutôt devenir journaliste.
Ma mère n’a jamais compris à quoi servait mon métier. Donc je lui expliquais certains trucs pour qu’elle comprenne mieux. Elle a constitué mon tout premier public. C’est ainsi que mon intérêt à transmettre des connaissances a démarré.
Qu’aimes-tu leur enseigner aux étudiants ?
J’ai enseigné pendant 6 ans la culture générale à l’ESDAC, une école privée. Puis là, je donne des conférences à Grenoble et j’enseigne depuis 5 ans au BUT de journalisme à Vichy. Je donne des cours concernant le secrétariat de rédaction, un métier qui est en train de disparaître. Donc un enseignement assez spécial.
C’est bien de voir une nouvelle génération de journalistes. Une relève qui ne désespère pas de cette situation compliquée sur le marché de l’emploi. Les étudiants savent que le métier de journaliste est difficile à vivre, mais tellement passionnant.
« En école de journalisme, on n’en avait jamais parlé de l’EMI. »
Tu as aussi été étudiant Martin. Tu es sorti d’une licence d’histoire à la Sorbonne, puis d’un master à l’École de journalisme à Strasbourg. Raconte-nous comment ces 5 années ont perfectionné ton apprentissage du métier ?
Déjà, l’histoire n’a pas perfectionné mon métier. Je dirais plutôt que elle m’a offert une base solide de connaissances. C’est ensuite à Strasbourg où j’ai pu, oui, apprendre concrètement ce qu’est un journaliste.
Mais je ne me suis pas arrêté là. J’ai poursuivi en master en sciences de l’éducation, un diplôme d’éducation au médias à Lyon et enfin un diplôme qui s’appelle « apprendre par le jeu » à l’université de Lille.
L’intégralité de ce passage universitaire a complété ma perception du métier de journaliste, et m’a aussi apporté toute une dimension pédagogue. Une vision que je n’appliquais pas forcément dans le monde des médias.
ÉpidÉMIe dans la radio
Après tu as connu le monde de la radio, durant de nombreuses années entre 2008 et 2015. Radio France, Radio Campus Clermont-Ferrand et Prun Première à Nantes. Comment ce format radiophonique a pu faire de toi un homme qui maîtrise mieux les médias ?
Ah la radio ! Mon premier chemin dans le monde professionnel. Ponctué d’aléas et de CDD. J’ai pu découvrir tellement d’aspects du métier là-bas. A Radio France, je partais en reportage, je réalisais des micro-trottoirs au marché du coin, je présentais des émissions de sport ou de musique,…
Puis je suis passé au salariat. J’ai dirigé l’antenne de Prun et je me suis mêlé de tout ce qui peut tourner autour du journalisme.
C’est à la radio où tu te plonges vraiment dans l’Éducation aux médias et à l’information ?
C’est à la radio et dans la pratique, oui. A Radio Campus, j’animais des ateliers d’éducation aux médias avec des collégiens ou des lycéens. Et ces ateliers prenaient de multiples tournures : des visites ouvertes au public, de la production podcast, le fonctionnement de la radio. En école de journalisme, on n’en avait jamais parlé de l’EMI. C’est à cette période-ci où je me suis penché sur ces questions.
Pourquoi la radio occupe-t-elle une part importante des intervenants de l’EMI ?
L’EMI booste le secteur de la radio. Les prestations créent des fonds propres pour développer des projets. Puis l’EMI remplit un certain nombre de critères pour le fond de soutien à l’expression radiophonique (FSER) qui finance en partie les radios associatives.
« La conférence de presse, il n’y avait pas grand-chose qui me plaisait. »
Passons du micro à la plume. Après la radio, tu fais un passage de 5 ans à La Montagne. Dans quel service faisais-tu partie et pourquoi as-tu été tenté par ce nouvel environnement ?
J’étais secrétaire de rédaction au service des sports. Et c’est bien les conditions de travail qui m’intéressaient : arrivée à 17h et départ à 1h du matin. Je suivais les soirées sport où on passait de chouettes moments. Ils doivent donc bien en profiter avec cette Coupe du Monde aux États-Unis. Un peu moins sympa quand les orages menacent le tirage du journal par contre [le match France-Irak a été interrompu pendant 2 heures et s’est terminé aux alentours de 3h du matin].
Mais je pouvais surtout mener des ateliers d’éducation aux médias à côté dans la journée, c’est ça qui me plaisait. Je pouvais me déplacer à Cournon, Chamalières, Clermont-Ferrand,… J’avais cette double casquette qui m’allait bien entre journaliste et intervenant, même si cet emploi du temps bien rempli m’a bien fatigué à la longue.
A La Montagne, tu devais réaliser plusieurs conférences de presse. Quel était l’intérêt pour toi de te déplacer à ce type d’événement ? Qu’aimais-tu durant cet exercice ?
La conférence de presse, il n’y avait pas grand-chose qui me plaisait, à vrai dire. C’est un exercice qui peut être sympathique, mais souvent ça prend du temps. Puis après, les journalistes préfèrent interroger les gens tout seul. La conférence de presse est bien trop formelle. Tu es trop tributaire du discours de quelqu’un devant tout le monde.
Et maintenant que tu n’es plus journaliste, est-ce que tu peux nous partager tes recommandations pour faire de la conférence de presse un meilleur outil communicationnel ?
…
Découvrez la réponse à cette ultime question dans la version complète du portrait en podcast, via le bouton ci-dessous. Vous profiterez également du Oui / Non de Martin Pierre et le jeu Good News / Fake News.
Le Top 10 du jeu Good News / Fake News
| Marion Byrne | 7/7 |
| Hadrien Barrau | 7/7 |
| Nicolas Cheviron | 7/7 |
| Cédric Motte | 6/7 |
| Géraldine Houot | 6/7 |
| Marc Chaumeix | 5/7 |
| Daniel Desthomas | 5/7 |
| Damien Caillard | 5/7 |
| Émilie Fernandez | 5/7 |
| Jean-Marie Prival | 4/7 |
| Martin Pierre | ??? |
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