Faites entrer l’accusé. Au palais de justice de Tours, les Assises du journalisme lâchent leur table ronde classique pour adopter un format propre à l’enceinte du soir : un procès. Une représentation théâtrale qui porte sur la labellisation de l’information. Faut-il attribuer un label aux médias engagés à adopter une bonne déontologie et à entretenir un rapport éthique avec l’information ? Ce mercredi 8 avril, la justice s’est prononcée.

Il se présente sur le banc de l’accusé, devant le président de séance Dominique Verdeilhan. Benjamin Shabbah, directeur de la JTI, Journalism Trust Initiative, doit s’expliquer devant la cour sur son initiative de création du label JTI. « L’objectif de ce label est simple : désigner quel média est fiable, expose en amont Benjamin. Il assure un journalisme éthique et professionnel. Pour ces motivations, 2 400 médias adoptent déjà ce label. »

Néanmoins, Benjamin n’affronte pas seul les accusations. C’est ainsi qu’il peut compter sur un avocat de la défense en totale adéquation avec son client. En effet, Reporters sans frontières (RSF) est à l’origine de ce label. Et il se trouve que Thibaut Bruttin porte la casquette de directeur général de RSF, ainsi que la robe de cet avocat engagé à défendre le label. « Ce label apporte un faisceau d’indices pour prouver au grand public la transparence des médias. Il noue un cercle vertueux de confiance avec l’audience, argumente Thibaut. »

Le label garant de la déontologie journalistique

Concrètement, comment un média peut obtenir ce label JTI ? Quelconque média peut déjà demander le démarrage du processus de labellisation. Il fait face à 130 critères sur son éthique, sa capacité à corriger ses erreurs, son rapport à l’IA ou encore sa transparence éditoriale et financière. A la suite d’un dossier rempli attestant de la conformité vis-à-vis de ces critères, un cabinet indépendant mène un audit. Les résultats de ce processus final décide in fine de la labellisation ou non du média. Par ailleurs, ce label répond à la norme ISO, ensemble de normes internationalement reconnues. C’est pourquoi on le retrouve dans près de 127 pays.

 

« Le label assure un journalisme éthique et professionnel. »

 

Jean-Pierre Vittu de Kerraoul, vice-président du European Newspaper Publishers’ Association (ENPA) se montre favorable au label : « La certification permet de prouver que les contenus sont fiables et que la production de l’information est transparente. Face aux plateformes, il faut se donner les moyens de s’opposer à leurs ambitions économiques et démocratiques. Et cela passe par des médias forts qui conservent la confiance de leur public. »

Une confiance entre journalistes et citoyens en berne

Avec l’intervention de Jean-Pierre comme témoin, nous pointons un élément central dans les motivations à se labelliser : résister au désordre informationnel développé par les plateformes en ligne et les réseaux sociaux. Nous ne sommes plus sûrs de rien dans un monde où chacun peut publier ce qu’il souhaite, et où même les images peuvent maintenant être créées par l’IA et se révéler fausses. Dans ces conditions, la confiance pour s’informer doit se réaliser directement entre l’émetteur de l’information et son public.

Et dans ce sens, la labellisation de l’émetteur pourrait lever le doute sur la véracité ou non de l’information présentée. Arnaud Mercier, professeur en communication IFP/Paris Panthéon-Assas et un des experts du procès, partage cette analyse. « Aujourd’hui, la confiance repose plus sur la personnalité de l’émetteur que sur la déontologie, confirme Arnaud. Nous le voyons notamment avec le poids que possèdent les « influenceurs de l’information ». C’est pour cela que je suis en faveur de la création d’un label. D’ailleurs, le monde académique adopte déjà ce fonctionnement puisque les articles sont revus anonymement par deux confrères ou consœurs avant d’être publiés. »

 

« Ce label ne protège en rien d’un écart déontologique. »

 

Mais est-ce que les algorithmes des réseaux sociaux favoriseraient les émetteurs labellisés en opposition aux « influenceurs de l’information » jugés moins fiables ? Joëlle Toledano, professeure émérite des Universités en économie, en doute : « Pour moi, clairement pas. Les réseaux sociaux ne mettraient pas en avant les contenus labellisés, déjà qu’elle met peu en œuvre les mesures votées du DSA et du DMA. » Qui plus est, un label ne protège pas d’un écart déontologique. « Aucun média n’est à l’abri d’un dérapage, affirme Yann Guégan vice-président du Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM). Et ce n’est pas parce qu’il détient ce label, qu’il doit être protégé de tout recours ou de toute critique. »

Se labelliser, une mode exclusive aux riches ?

Puis vient un écueil sur le label JTI, qui est repris même par ses plus fidèles soutiens : le coût. Pour être labellisé, un média doit tabler sur un chèque allant de 2 000 à 5 000 € selon sa taille. Et ce n’est pas tout. Le label n’est pas attribué à vie, il doit se renouveler tous les deux ans à un prix similaire. Ce coût est un « investissement », se défend Benjamin Shabbah. « Un média labellisé verra sa crédibilité s’affirmer. Ce qui pourrait encourager les plateformes à le rendre plus visible. Et qui dit plus de visibilité, dit des sociétés plus enclines à y diffuser de la publicité. C’est une réponse au risque d’affaiblissement du modèle économique des médias. »

Benjamin Shabbah, directeur de la Journalism Trust Initiative, à la barre

Toutefois si on encourage effectivement les plateformes à prioriser les médias labellisés sur ceux non labellisés, à prioriser les médias qui peuvent verser tous les deux ans les 2 000 à 5 000 € sur ceux qui ne peuvent s’acquérir de ces sommes, on crée une inégalité claire à l’entrée. Ce prix, « il est rédhibitoire », dénonce Cécile Dubois, co-présidente du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (Spiil). « Et en plus de ce coût démesuré pour un petit média, il faut lui additionner un temps conséquent dédié à compléter un lourd dossier. »

Réquisitoire poignant, jugement libératoire

A cela, s’ajoutent les justes doutes sur le bien fondé des critères établis par le label JTI, même si le soutien de RSF à ce dernier donne un argument d’autorité pour sa légitimation. « Il n’est pas possible d’objectiver le travail d’un média », lance le procureur Pablo Aiquel, journaliste et secrétaire général du bureau national du SNJ-CGT, pour son réquisitoire final. Dans l’ensemble, Pablo insiste sur le fait que les médias imposent déjà des normes déontologiques sur leurs journalistes. Le label, « une illusion de crédibilité » sonne-t-il pour conclure. Ce à quoi l’avocat de la défense Thibaut Bruttin lui assène : « Notre label n’a pas vocation à museler les journalistes. Si vous le rejetez aujourd’hui, l’État risque de l’imposer à terme. »
A la suite de ces près de deux heures de procès, c’est au juge et aux neufs jurés, tirés au sort en amont dans le public, de statuer. Le délibéré est long, la puissance des arguments de part et autre remonte. A son retour, le siège se prononce : « Les jurés ont répondu aux questions suivantes. Ce label de qualité pour les médias d’information constitue-t-il un gage de crédibilité ? Non. Ce label établit-il une menace pour la liberté d’expression ? Oui. » Si la justice fait foi dans ce pays, la labellisation des médias peut compter ses ultimes jours. Cependant, comme dans tout État de droit, l’accusé peut faire appel de la décision.