Journaliste d’investigation à Mediapart et correspondant de presse en Turquie durant 20 ans, Nicolas Cheviron ne manque pas d’expériences pour narrer les contours du journaliste. Vous allez donc découvrir son travail pour le média fondé par Edwy Plenel ainsi que son passé au pays d’Erdogan. Comment ? Une double possibilité s’offre à vous. Par podcast en intégralité sous ce lien, ou en version écrite juste en dessous.

Bonjour Nicolas, en tant que journaliste depuis des décennies, peux-tu déjà commencer par nous donner une définition de ce qu’est un journaliste ?
Bonjour, alors un journaliste c’est une personne, en général, un peu déprimée. Déprimée parce que le journaliste est au contact de l’actualité et de l’avenir du monde. Et ce n’est pas toujours facile.

Le journaliste sert d’intermédiaire, de courroie de transmission entre ce qui se passe et le grand public. C’est quelqu’un dont les compétences servent de caution aux informations. Si je peux faire un parallèle, c’est le contraire des gens sur les réseaux sociaux qui n’ont pas forcément ce label de qualité et d’expertise sur comment on traite une information.

Te concernant plus particulièrement, depuis 2021, tu es correspondant de presse dans le Massif Central pour Mediapart. Explique-nous sur quoi tu écris ?
Je travaille principalement pour Mediapart et sur tout le Massif Central. Mes sujets d’intérêt tournent souvent autour des questions environnementales. Tout ce qui est lié à l’utilisation de l’eau, par exemple, les questions agricoles, l’utilisation des forêts aussi.

Et puis à côté de ça, je me préoccupe également des conflits sociaux. Par exemple, quand une usine ferme, je suis attentif aux luttes menées par les ouvriers. Je m’intéresse aussi à la politique, avec les élections municipales en ce moment. Et puis de temps en temps, quand je tombe sur une affaire un peu bizarre, un peu louche, j’enquête.

Comment qualifierais-tu Mediapart ? Quelles sont ses valeurs et son leitmotiv journalistique ?
Mediapart est un journal engagé. Il est clair que c’est un journal qui défend d’abord l’intérêt général. Il défend l’intérêt des petits face aux grands. Dans ce sens-là, oui, c’est une ligne tout à fait revendiquée.

Pour son leitmotiv journalistique, je vais utiliser une formule un peu éculée : c’est porter la plume dans la plaie. C’est-à-dire que c’est toujours chercher effectivement ce qui ne va pas. Ce n’est pas du journalisme extrêmement positif, mais c’est du journalisme nécessaire pour dénoncer les dysfonctionnements du monde grâce à des enquêtes bien corroborées.

Le journalisme en Turquie, entre richesse culturelle et pression politique

Avant le Massif Central, tu as connu l’Anatolie. Durant 20 ans, tu as vécu en Turquie en tant que correspondant de presse pour l’AFP, pour Le Monde, pour Mediapart aussi. Quel était ton rôle là-bas ?
J’arrive à Ankara en 2000 comme pigiste. Je vendais mes articles à gauche et à droite pour Le Monde à cette époque-là. Mais aussi pour le JDD, Téréama, Témoignage chrétien, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, Radio Vatican. Puis après 4 ans à manger la vache maigre, j’ai obtenu un poste à temps plein à Istanbul pour l’AFP.

Alors mon rôle était de couvrir l’actualité turque. Ça allait de la politique nationale, des faits de société, la culture, le sport,… Et puis j’allais un petit peu au-delà aussi. Par exemple, j’ai couvert le conflit syrien dès son déclenchement, d’autant que beaucoup de ses conséquences touchaient la Turquie.

Donc, en soit, je n’étais pas auto-centré sur la Turquie, je suivais tout aussi bien le Caucase, l’Irak, l’Asie centrale. Je rayonnais sur une vaste zone.

Tu étais donc totalement touche-à-tout vu la diversité de sujets que tu nous présentes ?
Oui, quand on est correspondant à l’étranger, effectivement on a intérêt à être un vrai couteau-suisse. Nous devons être capable de commenter un match de Champions League, produire une expertise économique ou bien réaliser un reportage dans les camps du PKK.

Je faisais des enquêtes en rapport avec l’actualité, un peu comme dans le Massif Central. Avec des risques un « tout petit peu » moindres aujourd’hui, je le concède.

Puis j’ai connu un thème fil rouge avec toute la saga de la montée au pouvoir d’Erdogan, l’actuel président turc. J’en ai même tiré un livre.

 

« C’est important de connaître en Turquie jusqu’où on peut aller. »

 

Parlons-en de ce livre que tu as publié en 2016. Du nom Erdogan : nouveau père de la Turquie ?, co-écrit avec Jean-François Pérouse. Quelles sont les raisons qui t’ont poussé à rédiger cette biographie ?
La montée en puissance de ce personnage politique fait partie évidemment des grands thèmes. Erdogan est un véritable animal politique. En tant que journaliste, j’ai assisté au dérapage progressif et à l’évolution vers des tendances autocratiques sur cette vingtaine d’années.

Et j’ai noté qu’il existait, à cette époque-là, très peu de biographies sérieuses du président turc. On était confronté à un vrai vide sur la compréhension d’un personnage politique qui est important à connaître et à comprendre.

Erdogan est un précurseur d’une certaine manière, puisqu’on retrouve une marque de fabrique chez lui qu’on voit aujourd’hui être appliquée dans pas mal de pays européens et aux États-Unis. J’entends par-là l’installation d’une démocrature : une démocratie qui n’en est plus tout à fait une.

Peux-tu nous parler du journalisme en Turquie ? Est-ce que tu as rencontré des difficultés ? Des pressions politiques ?
Des difficultés et des pressions politiques, il y en a oui ! Alors, ça touche beaucoup les journalistes turcs, mais quand même moins les journalistes étrangers. Faut savoir que quand on est un journaliste turc, évidemment on risque la prison, on risque des fortes amendes, on risque le licenciement de son journal à la moindre incartade. Ça c’est une réalité. Alors que quand on est correspondant étranger, le risque principal c’est d’être viré du pays. Il faut donc faire preuve de prudence sur certains reportages.
As-tu acquis des techniques pour échapper à ces risques ?
Si tu veux savoir, j’adoptais vraiment des mesures prudentielles pour éviter d’énerver les gens. Je t’explique. Par exemple, si je faisais un reportage dans les milieux kurdes, dans le sud-est du pays, je prévoyais en même temps l’entretien avec le maire AKP, le parti d’Erdogan. J’allais dans un hôtel le plus chic possible de la région pour bien montrer le côté officiel, le respect des règles.

Et quand je touchais à des sujets très sensibles, comme la fortune personnelle d’Erdogan et de sa famille ou des interviews de guerriers kurdes, je prenais là le soin d’utiliser un pseudonyme pour respecter un certain formalisme. Donc toutes ces méthodes que je te raconte, ce sont des méthodes qui sont venues avec le temps et l’expérience. C’est important de connaître, dans ce type de pays, jusqu’où on peut aller.

 

« Ce que je retiens de mon passage ? Un sentiment assez mitigé. »

 

As-tu déjà été victime de pression, de convocation par le régime ?
En effet, ça m’est déjà arrivé. Une fois, j’enquêtais sur des meurtres de Tchétchènes à Istanbul, très vraisemblablement par des espions russes. Et j’ai eu le malheur de demander son opinion au Ministère de l’Intérieur. Le lendemain, j’ai eu le droit à une descente de police à mon bureau. Alors, ce n’est pas allé plus loin, c’était juste de l’intimidation.

Un autre moment que je peux te partager aussi. Il se déroule après avoir publié mon livre sur Erdogan. J’ai rencontré une conseillère francophone d’Erdogan qui était un peu menaçante quand même. Même si elle a reconnu certaines qualités à la biographie, elle a prévenu qu’il fallait mieux qu’elle ne soit pas traduite en turc. Ce livre en français ne causait pas de problèmes au pouvoir, mais par contre une version turque aurait été très problématique. Donc on ne l’a pas fait.

Que retiens-tu de ton passage en Turquie ?
La Turquie est un pays d’une vitalité incroyable avec une population évidemment encore très jeune et remplie de potentiel. Et dans le même temps, des vieilles recettes qui n’en finissent pas de se reproduire. Le sentiment d’avoir vécu des années incroyables, et en même temps un peu de spleen de voir ce pays de nouveau s’enfoncer dans un marasme économique et politique avec les principaux leaders de l’opposition emprisonnés. Donc c’est un sentiment assez mitigé.

Mais le journaliste a pu y apprendre pleins de choses. J’ai acquis une certaine ténacité, des règles de prudence comme je l’ai évoquées. Et savoir gérer l’adversité car il faut s’habituer aussi à être constamment confronté à une forme d’hostilité. Il est important de ne pas sombrer dans la paranoïa, et ce n’est pas évident dans un pays comme la Turquie où on est souvent attaqué. Pas mal de leçons tirées.

Mediapart, des relations tendues avec les communicants ?

Avant la Turquie, tu as connu des expériences en France. Lesquelles ?
Mes premières expériences professionnelles… Alors je ne vais pas te raconter les chantiers en été, marteau piqueur à la main ! Mais sinon, ma première activité professionnelle de journaliste, c’était aux Dernières Nouvelles d’Alsace. J’ai commencé au service des faits divers / justice pendant 2 mois d’été. Ça correspondait à la période entre ma première et ma deuxième année au CUEJ de Strasbourg. C’était une très bonne expérience.

Ensuite, à la fin de ma 2ème année, j’ai été recruté par Le Monde comme secrétaire de rédaction. J’occupais un rôle d’éditeur. Donc il s’agissait de faire la liaison entre les différents pôles journalistiques et les ouvriers du livre. Je dessinais les pages et je corrigeais les articles. Pour ce travail-ci, tu es véritablement au cœur névralgique d’une rédaction à l’époque. Et j’avais rencontré là Edwy Plenel, que j’ai évidemment retrouvé par la suite à Mediapart.

Et en France tu as pu rencontrer de nombreux chargés de communication. Au quotidien, les côtoies-tu pour la réalisation de tes articles ?
Et ben très peu à vrai dire. En tout cas, beaucoup moins que d’autres collègues. C’est en raison du fait que, justement, je travaille sur des sujets assez spécifiques. Je ne réagis pas en général à des invitations de communicants ou à des conférences de presse.

Donc quand j’ai affaire à eux, c’est essentiellement moi qui viens solliciter les informations. Quand je les rencontre, c’est parce que j’ai des questions précises et embêtantes. Et ils n’y répondent pas toujours, surtout quand ils lisent « Mediapart », puis la nature de mes interrogations.

 

« La liberté de la presse recule pas mal partout, et la France ne fait pas du tout exception. »

 

Quelle image as-tu du chargé de communication ? Comment tu pourrais définir sa fonction et vos relations ?
Le chargé de communication constitue une interface nécessaire pour toute entreprise et toute administration. Certains le font avec un certain brio. Ils savent comment approcher les journalistes et mener une interaction positive.

Souvent, je dois affirmer aussi que ce n’est pas le communicant lui-même qui est en cause dans mes sujets, mais plutôt l’institution ou l’entreprise qui se trouve derrière. C’est rarement une question de personne, évidemment. Je ne doute pas que la responsable de communication de la préfecture soit une personne charmante.

Toutefois, il faut forcément souligner que le journalisme et la communication forment des voix parallèles. On baigne dans deux endroits différents de la transmission de l’information. Quand le communicant va « vendre » son information, nous, les journalistes, nous allons la faire passer. On reste lié.

Concernant la transmission d’informations, ce processus rencontre des difficultés et remet en question la liberté cruciale de la presse. Considères-tu, tout simplement, que la liberté de la presse recule en France et dans les autres pays ?
Oui et oui ! Bien sûr qu’elle recule pas mal partout, et la France ne fait pas du tout exception. D’ailleurs, il suffit de voir le traitement policier des manifestations des Gilets Jaunes et comment certains journalistes ont été brutalisés ou empêchés de faire leur travail à cette époque là.

On remarque aussi ce recul avec la constitution de quasi monopoles de la presse française entre les mains de certains millionnaires, je pense là à Vincent Bolloré. Ces manias de la presse ont leur agenda politique et l’imposent de plus en plus à leur rédaction.

Et pour évoquer les États-Unis, on voit bien ce qui est en train de se passer actuellement avec le Washington Post. Il a licencié 300 journalistes, soit le tiers de ses effectifs, dans un effort de complaisance à Donald Trump. Donc oui, effectivement, partout la presse est mangée. Et elle est d’autant plus nécessaire.

Et comment tu t’informes toi, au quotidien ? Aurais-tu des conseils à donner à ceux qui souhaiterait bénéficier de sources d’information fiables et diverses ?
Pour bénéficier des conseils de Nicolas Cheviron sur la manière de s’informer, c’est via le podcast ci-dessous que cela se passe. Vous pourrez aussi trouver d’autres détails croustillants dans son portrait, le « Oui / Non » et le jeu Good News / Fake News.

Classement du jeu Good News / Fake News

Géraldine Houot 6/7
Émilie Fernandez 5/7
Damien Caillard 5/7
Daniel Desthomas 5/7
Marc Chaumeix 5/7
Frédéric Torrent 4/7
Lila Boulandet 3/7
Hervé Delaval 2/7
Nicolas Cheviron ???