Mercredi 4 février 2026, une date qui marquera la rédaction du Washington Post. La presse de la côte Est américaine a annoncé un plan de licenciement massif. Ce plan va concerner 300 des 800 journalistes et correspondants internationaux du groupe détenu par le milliardaire Jeff Bezos. Un nouveau coup porté au monde médiatique et à la liberté de la presse. Ce présent met également en lumière les nombreux bouleversements qui touchent aussi les rédactions françaises.
« Cela se classe parmi les jours les plus sombres de l’histoire de l’une des plus grandes organisations de presse au monde. » Martin Baron, ex-rédacteur en chef du Washington Post, ne cache pas son désarroi face à l’annonce du licenciement massif déclenché. La direction de cette presse nationale a bien écarté près d’un tiers de ses journalistes.
Un épisode tragique qui n’est pas nouveau pour le titre de la capitale. Racheté en 2013 par Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, le Washington Post avait déjà réduit ses effectifs de plusieurs centaines de membres ces derniers mois. La raison invoquée ? Un déficit économique qui s’accroît d’année en année. Le Wall Street Journal nous apprend que la perte en 2024 s’élevait déjà à 100 millions de dollars.
Une survie économique
Sur quelle stratégie compte s’appuyer le Washington Post ? Le journal états-unien souhaite se recentrer sur les thématiques qui attireraient le lecteur : politique, économie, santé et actualité nationale polarisée.
L’international en paye donc notamment le prix. « Je viens d’être licenciée du Washington Post en plein chaos. Je suis sans voix. Je suis anéantie. » Lizzie Jonhson, correspondante en Ukraine pour la guerre en cours, accuse le coup sur X (ex-Twitter). Ses frais de logistique de retour ne seront pas couverts par le Washington Post. Ainsi, une cagnotte a été lancée pour financer les rapatriements de tous les correspondants à l’étranger. Les peines de Lizzie Jonhson se retrouvent dans la bouche de l’intégralité de ses confrères démis de leur fonction.
Toutefois, la situation économique a bon dos. C’est ce qu’affirme, sur X, Emmanuel Felton. Reporter spécialisé dans les questions raciales, Emmanuel a également appris son licenciement, mais fait naître une rancœur dénonciatrice. « Je fais partie des centaines de personnes licenciées par le Washington Post. Cela survient six mois après avoir entendu, lors d’une réunion nationale, que la couverture des questions raciales était un facteur déterminant des abonnements. Ce n’était pas une décision financière, mais idéologique. »
Des antécédents de purges
L’aspect économique n’intervient-il pas dans le débat comme simple prétexte ? Il est souvent aisé d’attribuer la faute à la conjoncture. Les responsables de la direction peuvent s’y cacher derrière éhontés. Évoquons alors l’argument éditorial. Les dirigeants des médias interviennent, plus ou moins, dans les coulisses pour imposer leurs volontés. Et le Washington Post ne fait pas exception.
Comme depuis 1988, la rédaction du groupe publie un éditorial pour soutenir l’un des candidats à la Présidentielle américaine. En 2024, les journalistes optent pour Kamala Harris. Un choix pas du goût de Jeff Bezos, proche du rival Donald Trump, qui impose un véto sans précédent. Pas d’édito dans la lignée de la tradition, pas de positionnement politique affiché. Cet autoritarisme, sans accord démocratique avec la rédaction, ne vient pas ici d’un aléa extérieur. La décision incombe bien à un homme unique. Et ce seul homme détermine, à partir de son agenda politique, ce qui doit être publié et ce qui doit être oublié.
La suppression de l’édito de soutien pour un candidat à la Présidentielle provoque le mécontentement des lecteurs. D’après la NPR, la radio publique américaine, près de 200 000 abonnés auraient abandonné le journal quelques jours seulement après le refus de soutenir un candidat. On trouve là l’une des explications à la santé déroutante du Washington Post : la perte de la liberté éditoriale des journalistes au profit des desiderata politiques de l’homme tout puissant.
Mais allons plus loin, le Washington Post ne serait-il pas victime d’un temps faible, qui dure, pour les médias ? La perte d’abonnés et de lecteurs n’est pas exclusive à ce quotidien. Pourtant, quand certains tombent, d’autres profitent pour se renforcer. C’est le cas du rival de l’Est, le New York Times. Le Times a franchi, pour la première fois, la barre des 12 millions d’abonnés, fin 2025.
Avec 1 700 journalistes et aucun plan de réduction d’effectif en vue, on s’interroge sur la bonne santé de la presse new-yorkaise, anormale en ces temps. Son affirmation idéologique, face aux pressions étatiques menées par Donald Trump, peut offrir un éclaircissement sur les raisons de cette confiance grandissante des lecteurs. Son offre plurielle, composée de thèmes comme les recettes de cuisine mais aussi l’international, continue de séduire des profils divers.
Les médias français subissent déjà ces menaces
De retour en France, on s’aperçoit que les choix unilatéraux des dirigeants médiatiques, à l’instar de Jeff Bezos au Washington Post, traversent l’Atlantique. Et là, encore une fois, les perturbations politiques bousculent la courbe des ventes. Citons le JDD, le Journal du Dimanche, qui a changé de propriétaire récemment. En 2023, l’hebdomadaire, détenu alors par Arnaud Lagardère, est racheté par Vincent Bolloré. Le milliardaire breton donne sa confiance à Geoffroy Lejeune et le place comme rédacteur en chef. L’ancien journaliste de Valeurs Actuelles, conservateur et identitaire, assure parfaitement le rélai des ambitions idéologiques incarnées par Vincent Bolloré. Mais cette position, elle dénote bien au ton habituellement neutre du JDD.
Ce virage éditorial à 180 degrés ne va pas s’opérer dans la douceur. La refonte du journal s’organise au mépris d’une grève historique des journalistes initialement présents dans la rédaction. 95 % de ses membres signent une rupture conventionnelle dans la foulée. Et en plus des journalistes, ce chamboulement crée des remous chez les suiveurs de l’hebdo. Le Journal du Dimanche laisse de côté plus de 20% de ses lecteurs. L’ACPM note en effet un passage de 136 000 lecteurs du JDD à 109 000 sur cette même année 2023.
Toutefois, l’affirmation de cette identité conservatrice permet de combler ses pertes de suiveurs par des nouveaux lecteurs, charmés par le renversement politique. Mais le JDD n’a toujours pas retrouvé ses statistiques d’antan. Ripoliner un journal, en vain de ses codes, entraîne des conséquences chez la fidélité de l’audience. Une partie en ressort trahie, un véritable camouflet pour l’identité d’un titre aux yeux de la société.
Ainsi, ces cas du Washington Post et du Journal du Dimanche nous confirment tous les effets délétères des décisions autocrates. Nous pouvons nous interroger sur la légitimité des propriétaires de presse, outre leur puissance économique et politique, à imposer un séisme éditorial comme constaté. Le départ de centaines de journalistes et d’une partie importante de lecteurs se qualifie d’injuste et de brutal. Ces conséquences, en raison de choix partiaux d’un seul individu, ne reposent donc en rien sur des processus démocratiques.
De plus, ces revirements s’enveloppent souvent sous l’excuse économique. L’insalubrité financière n’est souvent que prétexte, dans les grands groupes, pour réduire le média aux simples collaborateurs fidèles à la doxa imposée. Nous pouvons que rappeler toute l’importance d’une rédaction autonome et intègre face à l’autorité hiérarchique envahissante.